4) Premiers questionnements

Aussi loin que je me souvienne, mes premiers questionnements, concernant mon identité ont commencé à l’âge de 8 ans.

Bien sûr, en 1978, il n’y avait pas internet comme maintenant, et l’accessibilité à l’information sur la transidentité, pour un enfant, était inexistante.

De toute façon, je ne connaissais absolument pas le sujet, et je n’en avais jamais entendu parlé.

Donc pour moi, mes questions restaient sans réponses.

Les seules choses, que j’avais observées chez moi, avec certitude, c’était que j’étais fasciné, par les vêtements féminins, et de tout ce qui me rapprochais de la féminité.

Mes premiers essayages, ont eu lieu, dans une petite remise, de l’appartement de mes parents. Nous habitions à l’époque, dans la ville des Lilas en Seine-Saint-Denis, en face du Fort militaire de Romainville. Tradition oblige.

Ma mère, qui pratiquait la gymnastique, conservait dans un sac, dans le bas d’une armoire en plastique, un justaucorps de couleur noire , un collant assorti, et une paire de rythmiques.

Secrètement, lorsque je me retrouvais seule, et que tout risque de se faire surprendre était écarté, j’enfilais avec délicatesse, et beaucoup de précaution, ces vêtements tant convoités.

Ces instants volés, me procuraient, beaucoup de bien-être ; j’étais enfin moi-même !

La peur de me faire prendre la main dans le sac, écourtait chaque séance. Puis avec autant de soins, je me déshabillais, et rangeais, tout, exactement à sa place initiale, en respectant chaque pliage, chaque détail.

Malgré tout, je m’étais imposée des interdits, et des limites à ne pas franchir. C’est ainsi, que jamais, je ne me suis permise, de rentrer dans la chambre de mes parents pour explorer en cachette, le dressing de ma mère ; ou encore, de prendre du maquillage, pour faire mes premiers pas en make-up !

J’avais déjà conscience de ma clandestinité, et ce sentiment, associé à une forte culpabilité latente, distillait en moi, l’idée naissante de ma différence, et de l’éloignement du schéma ordinaire, normatif de mon sexe assigné.

Une autre réaction chez moi, m’avait éveillée au trouble identitaire. J’avais l’habitude d’accompagner ma mère, pour faire les courses, et la suivre dans ses déplacements, au coeur du centre ville.

Ayant dejà les cheveux longs, et un visage très fins, il était assez fréquent, que les commerçants, ou certaines personnes rencontrées en chemin, dans les endroits publics, me prenaient pour une petite fille. Et bien, avant que ma mère procède à la correction, moi, à l’inverse de la gêne, et de la vexation, je ressentais, une grande fierté, et une forme de reconnaissance de ma légitimité.

J’aurai aimé que ces moments durent une éternité…

Je n’ai jamais évoqué ces questions, ni avec ma mère, et encore moins avec mon père. Même si j’étais encore dans l’ignorance, et l’innocence de mes jeunes années, je ressentais de manière instinctive, que le silence était de mise, et je craignais de décevoir mes parents.

Pourtant, j’ai envoyé quelques petits signaux en leur direction, lorsque qu’un beau jour, je me souviens leur avoir réclamé comme cadeau, un grand couffin et son baigneur.

Etonnement, ils ont accepté, et je ne me souviens pas avoir ressenti chez eux, le moindre malaise. Sûrement parce que je possédais aussi, d’autres jouets, correspondants à mon genre assigné.

Lorsque j’ai reçu ce cadeau inespéré, je me suis empressée d’aller dehors avec, dans un jardin public, pour jouer à la maman attentionnée. Pour moi, jouer à la poupée, c’était naturel.

Pourtant, il y a toujours eu quelque chose, qui m’a empêché de parler de ma différence, de cette profonde sensibilité, que je ressentais en moi.

Je n’ai jamais réussi à me confier à mes parents, ni à mon frère, à des camarades, ou à d’autres proches. Même si j’avais déjà compris, que ma particularité pouvait être mal perçue, je savais aussi, que j’avais raison de vouloir être moi. En découvrant ma féminité, je découvrais aussi, la confrontation avec le monde, et ses standards impitoyables !

L’obligation de se cacher, à rendu, ce que je croyais innée, bien plus complexe à gérer.

Apprendre à se taire, c’est renier ce que l’on est ; comme donner soi-même, un tour de clé, dans la serrure, de sa propre prison.

A 8 ans, je réalisais, que j’étais condamnée à vivre dans l’ombre.

Aujourd’hui encore, en écrivant ses lignes, je me dis que c’est atroce, et tragique, d’avoir subi une telle peine. Je me suis autocensurée, pour déplaire à personne !

Si seulement, j’avais osé en parler, qu’est-ce qui serait arrivé ?

On m’aurait accompagner voir un pédopsychiatre ? Ou alors, j’aurais passé un sale quart d’heure ? Ou simplement eu le droit, à une bonne leçon de morale ?

La seule chose, dont je suis convaincue, c’est qu’en 1978, on aurait de toute façon, cherché à me faire rentrer dans les rangs, quitte à m’étouffer un peu plus, pour me reformater !

Contrairement aux merveilleux accompagnements actuels, aucun soutien ou droit, seraient venus à mon secours.

C’est dans ce contexte de chape de plomb, que j’ai abordé ensuite, ma préadolescence … puis le cauchemar de la puberté …

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