10) Pas de ça chez moi !

La peur d’être rejetée est la cause principale de ma transition tardive.

Depuis mon enfance, j’ai rapidement compris que ma différence était signe d’exclusion et qu’il ne faisait pas bon d’affirmer ma particularité.

J’avais déjà entendu de nombreuses phrases et réflexions assassines lorsque ce genre de sujet était évoqué au sein du noyau familial.

Il était plutôt dans mon intérêt de me taire si je ne voulais pas attirer les foudres de mon entourage.

C’est ainsi que j’ai rapidement appris à garder le silence et j’ai grandi en cultivant le secret.

Lorsque l’on est enfant, on ne désire qu’une chose, être aimé des siens et grandir dans l’amour inconditionnel de ses parents.

Mon autocensure était à double tranchant car si elle représentait un moyen de sauvegarde, en revanche, elle posait la première pierre de ma future prison mentale.

Mon tourment moral pouvait ainsi se nourrir de lui-même, alimenté par mes craintes de perdre l’affection de mes proches.

Aujourd’hui, quarante ans plus tard, je sais combien mes peurs étaient fondées et ce que j’avais le plus redouté dans ma vie devenait à présent réalité !

Les circonstances de l’existence, ont fait que mon « père » était la dernier lien qui me reliait à ma famille. A ses yeux, j’étais son dernier enfant. Celui qui avait survécu à l’hécatombe qui avait amputé durement notre arbre généalogique.

J’occupais une place de choix, puisqu’il m’avait élevé sur un piédestal. Je symbolisais pour lui, la continuité de la famille et portais la lourde responsabilité de veiller sur l’héritage et la conservation de la mémoire familiale.

J’avais endossé ce rôle malgré moi car j’étais la seule candidate dans la lignée directe et mon esprit non matérialiste m’a toujours poussé à me détacher des biens et des finances.

Pourtant, il souhaitait vivement que je devienne à sa suite, gestionnaire des affaires familiales.

Je me souviens encore de cette phrase que je répétais inlassablement à mes parents lorsque l’on évoquait la question de l’argent liée à la succession et à leur patrimoine : « Cet argent c’est le vôtre, c’est vous qui l’avez gagné, alors faites-en ce que vous voulez, cet argent n’est pas le mien, il vous appartient. Pour moi, le plus grand bien à mes yeux, c’est vous ! ».

Je suis toujours restée fidèle à cette pensée.

D’une santé fragilisée par de nombreux antécédents cardiaques, c’est la personne que j’ai cherchée à ménager le plus lorsque j’ai décidée de faire mon coming-out.

Je souhaitais lui éviter les émotions fortes et je cherchais donc un moyen de distiller goutte à goutte l’annonce de ma révélation.

Il vit en Bretagne et je l’appelais tous les jours afin de prendre de ses nouvelles et pour parler de tout et de rien. L’essentiel était que, malgré la distance qui nous séparait, le téléphone reste notre fil d’ariane.

J’avais déjà évoqué avec lui mes épilations laser en essayant de lui faire comprendre que je ne supportais plus ma pilosité faciale mais, je constatais qu’il entendait sans entendre et le déni le poussait à faire semblant de ne pas comprendre.

Le téléphone ayant ses propres limites en communication, j’espérais pouvoir trouver la force de lui parler face à face, lors de mon séjour chez lui en solo, durant une petite semaine de mes vacances d’été.

Tous les jours vers dix-huit heures, il avait pour tradition, lors de mes passages chez lui, de servir l’apéro pour clôturer chaque journée passée sous le ciel de Bretonnie.

Pour moi, c’était le moment idéal pour profiter de la convivialité de l’instant et d’effectuer une petite piqûre de rappel pour évoquer de manière plus explicite la situation de mon mal être.

Comme d’habitude, dans son fauteuil, il semblait entendre mes arguments mais n’exprimait rien de plus. Aucun mot ne sortait de sa bouche. J’aurais tellement souhaiter qu’il me harcèle de questions, qu’il cherche à connaître le fond et la raison profonde du malaise de son enfant.

J’ai passé cette semaine à tendre perpétuellement de longues perches pour créer une ouverture, un dialogue, mais jamais il n’est parvenu à en saisir une seule.

Je devais me rendre à l’évidence, lui était dans le déni, et moi, dans les sables mouvants du désespoir.

La dernière carte qu’il me restait avant la fin de mon séjour était d’essayer de parler à sa compagne, à défaut de pouvoir parler avec lui, en espérant que cette fois-ci la compréhension et la tolérance soit de mise et que par l’intermédiaire de cette alliée, une passerelle favorable allait pouvoir s’ériger entre nous.

Effectivement, j’ai trouvé l’opportunité lors d’un déplacement en voiture où nous nous sommes retrouvées seules toutes les deux. J’ai pu lui ouvrir mon cœur et lui dire que ma nature et mon identité profonde était féminine et que j’avais débuté un traitement hormonal féminisant.

Je fûs agréablement surprise, elle semblait me comprendre et accepter mon choix.

Enfin, je reprenais espoir que la situation redevienne favorable et que l’amorce d’un dialogue nouveau prenne naissance.

J’imaginais aussi, qu’après mon départ, ils auraient l’occasion d’évoquer le sujet entre eux, de manière apaisé, et que l’amour d’un « père » pour son enfant supplanterait et dépasserait le mur de l’incompréhension.

Dans les jours qui ont suivi mon retour, j’ai rapidement noté un changement d’attitude et une distance s’installer dans nos conversations téléphoniques qui n’en étaient plus vraiment.

Le contenu de nos appels étaient d’une banalité déconcertante et, progressivement, je sentais que les amarres étaient rompues et que le fil d’ariane avait cédé.

Entre temps, j’avais déposé mon dossier de changement de prénom et de mention de sexe à l’état civil au Tribunal de Grande Instance.

Le lendemain, ne pouvant supporter un jour de plus cette situation dégradée et de pourrissement hypocrite, je décidais de mettre une fois encore les pieds dans le plat et je réitérais mon coming-out auprès de lui.

Sa seule réaction fût de me demander comment Jacqueline et Maeva prenaient la chose.

Mais toujours ce détachement total, dénué d’affect paternel !

Ce fût le samedi 14 octobre 2017 à dix heures précises, pendant ma pause à l’hôpital, que par téléphone, il décida de me renier totalement en me souhaitant cyniquement : « Bonne chance pour ta nouvelle vie. Mais je ne veux plus te voir et je ne veux jamais connaître Laureen. Je ne veux pas de ça chez moi ! ».

Abassourdie par ses paroles insensées, la seule phrase que je lui ai répondue fût : « L’amour que l’on porte à ceux que l’on aime n’a pas de sexe ! ».

J’ai eu beau lui dire que j’avais besoin de son soutien et de son amour, il m’a simplement répondu qu’il avait déjà perdu un enfant et qu’aujourd’hui il enterrait le second.

FIN

Moi qui suis restée à ses côtés contre vents et marées, dans toutes les épreuves difficiles que la vie nous a infligées, j’ai vraiment eu le sentiment d’être cet animal fidèle que l’on abandonne au pied d’un arbre et que l’on quitte à jamais sans se retourner, sans un regard.

Moi qui avait pris tellement de précautions à son égard. Lui, avec brutalité, d’un revers de la main, m’a sortie définitivement de sa vie.

Je ne m’étais donc jamais trompée, mes craintes étaient fondées.

signature-laureen

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